Microbes, de Diego Vecchio (4/5)

Il y a quelques années, alors que je préparais mon DUT Métiers du livres à Bordeaux, mon école a organisé la venue de Diego Vecchio, un auteur argentin, pour qu’il puisse présenter son parcours d’écrivain. Les étudiants ont été invités à lire son recueil de nouvelles, Microbes, pour pouvoir échanger avec lui. Sept ans plus tard, j’ai retrouvé cet ouvrage dans mon grenier et, en ayant gardé un bon souvenir, j’ai décidé de le relire…

De quoi ça parle ?

Dans ce recueil de 9 nouvelles, Diego Vecchio aborde une relation inhabituelle : celle qui existe entre la littérature et la maladie, l’une pouvant être la cause ou la conséquence de l’autre. À travers ses histoires, il va décrire le lien entre les mots et les microbes. Je vous présente mes deux préférées, vous découvrirez les autres par vous même…

L’homme au tabac :
Au Canada, l’écrivain Joshua Lynn attaque la société Southern Tobacco pour préjudice à son appareil respiratoire et à sa santé artistique. En voici la raison… Un jour, sa revue de science-fiction préférée a publié une de ses nouvelles, qui racontait les aventures du Dr. Curtis et sa machine à voyager dans le temps. Plein d’imagination, Joshua aborde une conception du temps particulière : pour lui tout n’est que répétition. Par conséquent, quand son personnage se rend en 2061, il se retrouve avec Adam et Ève, Dieu voulant tout reprendre à zéro. Cette fois, la femme est façonnée avec un des ongles de son compagnon, ce qui change le développement de la vie humaine : à la préhistoire, on ne devient pas chasseur mais manucure. La nouvelle étant un franc succès, Joshua est embauché par le magazine, puis change de train de vie. Il troque sa fiancée et ses études contre les mondanités, et qui dit soirées dit tabac, il se met donc à fumer : 10, puis 20, puis 30 cigarettes par jour, c’est une véritable addiction. Il continue d’écrire et envoie son Dr. Curtis à différentes époques… Par exemple, en 4443, au temps des Égyptiens. À l’image de son auteur, il est aussi fumeur, et lorsqu’il fait tomber une miette de tabac près du Nil cela va changer la destinée de la civilisation, elle ne sera pas connue pour ses pyramides mais pour ses champs de tabac, puisque le peuple entier succombe à la tentation de la cigarette. Celle-ci reviendra très souvent dans les textes de Joshua… Mais un médecin va écrit une lettre au journal pour dénoncer la publicité faite au tabac et l’impossibilité du déroulement de l’histoire : si tout le monde se met à fumer dès l’Antiquité, la race humaine n’aurait pas survécu. Cette critique va-t-elle ruiner la carrière de l’auteur ?

La fille à la peau sur les os :
Au Japon, la jeune Kathy Ishiyama est anorexique. Quand elle se dématérialisa (33kg), ses parents se tournèrent vers la médecine, sans succès. Alors que tous avaient perdu espoir, l’appétit lui revint soudainement lors de la visite de son amie Yoko, qui avait apporté un paquet de bonbons au gingembre de la marque Shôga. Kathy se mit à en avaler des centaines par jours, ce qui lui fit reprendre des formes. Ses parents ne comprenaient pas cet engouement pour les bonbons car ils n’étaient pas très appétissants : longilignes, dures, insipides et il fallait les sucer pendant des heures pour les ramollir. En fait, ce qui plaisait le plus à la jeune fille c’était l’emballage car il contenait une phrase surprise à l’intérieur. Mais un matin, elle découvrit avec horreur que les phrases avaient disparues, laissant place à un message publicitaire : « pars aux îles Fidji en revoyant ta phrase aux bonbons Shôga ». Pour rendre supportable l’attente de la phrase gagnante, Kathy décida de participer au concours. Elle fit de Yoko sa secrétaire, et passait ses journées à lui dicter des phrases qu’elle lui demandait aussitôt de rayer. Impossible de produire la phrase parfaite, sa malnutrition lui embrouillant les idées. Quelle est la phrase vainqueur et qui l’a envoyée ? La réponse à cette question aura un goût de trahison pour Kathy…

Dans ce recueil vous pourrez aussi lire La dame aux quintes, Les dames aux peaux de phoques, L’homme à la cervelle, L’homme aux fourmis dévisseuses, La dame aux fleurs, L’homme au dernier livre et L’homme au bordel, de belles surprises !

Ce que j’en ai pensé…

  • Explorer l’interdépendance entre la littérature et la maladie est une démarche originale, je n’avais jamais lu d’ouvrage abordant cette thématique auparavant. Des écrivains devenus malades à cause de leur art, des malades guéris grâce à des œuvres, des personnages littéraires partis en croisade contre les germes… Toutes les sortes de liens, même les plus farfelus, sont envisagés par Diego Vecchio. Parfois, le rationnel flirte avec l’irrationnel puisque l’auteur n’hésite pas à faire côtoyer virus et fantômes, organes et vampires, ce qui apporte une touche de légèreté.
  • L’auteur a une plume que j’ai trouvé agréable à lire. Grâce au travail du traducteur, qu’il faut souligner, ses expressions, ses descriptions recherchées et ses comparaisons très imagées sont bien retranscrites. Dans L’Homme au tabac, quand les Égyptiens deviennent de grands fumeurs, l’auteur ajoute « le cigare n’est-il pas une momie de tabac ? » ou dans L’Homme à la cervelle, qui raconte l’histoire d’un auteur célèbre ayant perdu la partie de son cerveau qui lui permet d’écrire dans un accident, qui se fait greffer celle d’un boucher et qui n’est plus capable d’écrire que des mots en rapport avec la viande, Diego Vecchio nous dit « N’est-il pas vrai qu’écrire est une manière de couper, hacher, saler et cuir au four une chaire : celle du langage ? » Ce sont des tournures drôles et percutantes, souvent sous forme de question.
  • Avec ce recueil, on voyage : chaque nouvelle se passe dans un pays différent et nous en apprend un peu plus sur le folklore local. Diego Vecchio utilise habilement les us et coutumes, ainsi que les maladies répandues dans chaque contrée pour imaginer ses histoires, ce qui rend le résultat très réaliste. Argentine, Japon, Belgique, Nouvelle-Zélande, Russie… l’auteur nous fait faire un vrai tour du monde.

N’hésitez pas à lire cet ouvrage, cela vous permettra aussi de soutenir la maison d’édition qui l’a publié : L’arbre vengeur, une structure bordelaise qui mérite d’être connue.

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