Jeannine, de Lomepal

Lomepal, ou Antoine Valentinelli, est partout en ce moment : on ne peut pas se balader dans les rayons musique des magasins sans voir son disque en tête de gondole, faire un pas dans le métro sans tomber sur une de ses affiches promo bleues claires… Bref, on ne peut pas le louper ! Et c’est tant mieux car Jeannine est une pépite. La prod est soignée, les textes sont percutants et les featurings apportent une note de légèreté (je pense notamment à Cinq doigts avec le déjanté Katerine ou La vérité avec Orelsan). C’est un album d’une grande sensibilité, doublé de messages forts…

Entre redéfinition de la masculinité et acceptation de la folie

Il faut peut-être plusieurs écoutes pour assimiler tout l’album, mais une fois qu’on l’a saisi, on ne peut pas rester indifférent. Dans cet album, Lomepal se libère enfin… Si dans les précédents il faisait part de sa quête d’identité, en tant que rappeur et en tant qu’homme, il s’affirme désormais. Fidèle à lui-même, dans Jeannine il nous raconte encore ses désirs de gloire et ses désirs tout court (une pensée aux filles qu’il dit s’envoyer toutes les semaines mais qui lui font peu d’effet), mais cette fois, on sent qu’il a fait du chemin car il aborde des sujets plus profonds, comme l’angoisse, la difficulté pour un homme d’affronter ses émotions ou l’estime de soi. À 27 ans, il semble s’être trouvé et n’a pas peur de se révéler tel qu’il est, un homme plein de doutes. En se montrant d’une rare vulnérabilité, il déjoue les codes du rap où bien souvent c’est l’image de la virilité qui l’emporte. Déjà avec Flip, il était délibérément provocateur en se travestissant sur la pochette de son album, commençant à flouter les frontières et à remettre en cause les traditionnels attributs homme/femme, mais là il enfonce le clou. Ne serait-ce pas ça la nouvelle masculinité (s’il y en a une) : assumer une certaine fragilité ?

Même si je suis sensible à la question du genre, c’est un tout autre sujet qui m’a particulièrement touché dans ce disque : la maladie mentale. La folie est traitée à travers le spectre de sa grand-mère Jeannine, atteinte de schizophrénie, dont les yeux déformés sont sur la pochette. Ne dit-on pas que les yeux sont le miroir de l’âme ? Lomepal nous invite à plonger dans le regard de cette femme qu’il a pourtant peu connue mais qui semble avoir eu un impact considérable sur sa vie, son rapport à l’autre et sa vision du monde.

Les mots acérés du rappeur, contrebalancés par sa voix suave, m’ont plu, mais ce que j’ai trouvé le plus poignant ce sont les interventions de sa mère, qui parle de Jeannine, sa propre mère. C’est peut-être elle la mieux placée pour en parler finalement… Dans Plus de larmes, elle met le doigt sur quelque chose de terrible : « Quand je parlais de ma mère ou quand je disais « oh c’est bien » et que je racontais des trucs, il me regardait en faisant « pfff, t’es vraiment, t’es vraiment bizarre ». Du coup, moi, j’ai eu le même statut que ma mère. Simplement parce que je l’acceptais, j’étais donc comme elle. Quelqu’un qui accepte la folie de quelqu’un, est nécessairement fou. C’est étrange dans cette société hein ? » Ce passage d’une sincérité déconcertante prouve que la maladie mentale est encore taboue et que notre société n’est pas encore prête à en parler ouvertement, ce qui est aberrant étant donné que d’après l’OMS (Organisation mondiale de la santé) 1 personne sur 4 dans le monde souffrira de troubles mentaux à un moment ou l’autre de sa vie. Un chiffre important qui montre le triste décalage entre ce que vivent les individus et ce qui est socialement accepté. Schizophrénie, bipolarité, dépression, addiction, TOC… des “gros mots” qui font encore peur à beaucoup de gens. Et trop souvent, à cause de cette peur, on tourne le dos aux malades, participant ainsi leur exclusion et à l’aggravation de leur mal-être. Pire encore, on stigmatise leurs proches ou ceux qui ont l’audace de les comprendre, qui deviennent des victimes collatérales en quelque sorte. Un peu limite comme comportement non ? D’autant plus que cela empêche ceux qui souffrent de parler. Le regard des autres et la crainte d’évoquer sa détresse peut conduire certains à ne pas chercher l’aide dont ils ont besoin.

Ce que j’ai trouvé très intelligent dans cet album, c’est d’une part oser aborder ce sujet peu répandu dans le domaine du rap français, où ce sont principalement des malaises sociaux et sociétaux qui sont exprimés, mais surtout ce portrait tout en nuances fait de la maladie mentale : elle existe, il ne faut pas la nier, et comme dans toute situation, il n’y a pas que du négatif, on peut y trouver du positif… Dans la chanson d’ouverture de l’album, Ne me ramène pas, Lomepal annonce directement la couleur : « Ma grand-mère était folle et elle m’a transmis son pouvoir. Quand je m’en sers, je me mets à dériver, je suis terrifié, mais j’aime ça, ne me ramène pas ». Totalement décomplexé, il choisit de voir la maladie comme une force, non une faiblesse, une sorte d’excentricité involontaire de la personne, voire même une qualité puisqu’elle peut être source de créativité… Créativité chez le malade, car dans Skit Mamaz, on apprend que Jeannine peignait, et créativité chez l’entourage, devenu peut-être plus ouvert et réceptif. Ce point de vue positif ouvre des pistes de réflexion.

On retrouve cette positivité dans Beau la folie, où l’on en apprend plus sur le caractère et la vie de Jeannine : cette femme volontaire qui voulait améliorer le monde n’hésitait pas à déchirer ses papiers d’identité à la douane en rentrant de voyage ou, en voiture, elle trouvait son chemin en suivant le Soleil… Par ces anecdotes, on comprend certes que Jeannine vivait certes dans un monde fantasque, son monde à elle (car dans le monde réel « Grand-mère n’y a jamais trouvé sa place » nous dit Lomepal) mais on perçoit aussi un aspect moins dramatique de la maladie. Par méfiance et, surtout, par méconnaissance des troubles mentaux, on associe la personne atteinte à une personne dangereuse, dont les coups de folie seraient nécessairement des coups de sang, mais pas forcément. C’est une personne qui essaie malgré tout de mener sa vie… Jeannine, elle, se rendait apparemment en Inde et s’occupait d’une soupe populaire. Ce témoignage permet de prendre conscience qu’il faut reconsidérer les malades et qu’il faut plus de tolérance et d’information.

On peut donc remercier de Lomepal qui, même s’il n’est pas le premier rappeur (si on peut toujours le considérer comme un rappeur) à parler de masculinité et de santé mentale, contribue à faire reculer les barrières. Si vous ne l’avez pas encore fait, je vous recommande d’écouter Jeannine !

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